Chers Papa et Maman,
Quelle chose extraordinaire que de vivre assez longtemps pour célébrer quarante ans de vie commune ! Je ne voudrais pas, pour votre bien, que cela soit tenu pour acquis. Les vies bénies et les gens bénis passent parfois inaperçus. Nous, vos enfants, sommes cependant trop proches pour ne pas voir, trop proches pour ne rien remarquer, mais assez proches pour avoir l’honneur d’être ceux qui chantent vos louanges. Et aujourd’hui est un tel jour : celui de nous lever et d’exprimer notre gratitude envers vous, et envers le Seigneur qui vous a gardés tout au long du chemin.
Quarante ans, ce n’est pas peu de temps – j’en sais quelque chose, moi qui n’ai pas encore vécu si longtemps. C’est assez long pour qu’un serment prononcé à la hâte, dans la chaleur de l’instant, finisse par se briser. C’est assez long pour que surgissent les tentations, pressant quiconque de jeter ses vœux aux orties et à s’avouer vaincu. Car le vent froid et glaçant des temps difficiles finit toujours par venir éteindre la mèche qui fume encore, et dissiper la chaleur de toute passion prétentieuse. Voilà pourquoi je rends grâce pour cette union qui a essuyé les tempêtes, car il n’est jamais acquis que le navire échappe au naufrage ! Et j’en suis d’autant plus reconnaissant que je suis de ceux dont la vie dépendait de la survie de ce navire !
Les gens aiment les commencements. Et pourquoi pas ? Ils sont d’ordinaire pleins d’enthousiasme et d’espérance. La nouveauté d’une chose évoque ce qui est entier, intact, sans fêlure, que rien n’a touché ni gâté, où nulle marque de décrépitude n’apparaît. C’est ce que nous ressentons dans la plupart des mariages, devant ces jeunes gens sans rides, dont rien n’est brisé et dont les cœurs sont immaculés. Mais autant nous nous enthousiasmons pour cette nouveauté, autant nous éprouvons plus d’estime encore pour la durée. Traverser toutes sortes d’épreuves et en sortir debout : voilà la résistance que nous voudrions tous posséder. Car la beauté d’une maison ne compte guère si un vent fort, ou le moindre tremblement de terre, la jette à terre, et la grâce et l’élégance d’un navire ne valent rien s’il ne peut survivre aux bourrasques. De même, dans le mariage, la question n’est pas si les épreuves viendront mais quand . Et elles viennent !
Au cours de ces quarante années, les temps agités n’ont pas manqué. Il en est que nous, vos enfants, ignorons et ne connaîtrons sans doute jamais ; des heures difficiles que vous avez portées en secret sur vos épaules (pour nous en préserver, peut-être). C’étaient comme des blessures qu’il vous fallait cacher sous vos vêtements pour ne pas nous inquiéter. Ou comme des voies d’eau sous la ligne de flottaison qu’il vous fallait colmater à la peine, pour le salut du navire et de ceux qu’il portait. Puis il y en eut d’autres, qui vinrent comme des flots en furie, menaçant de briser le navire en pièces. Celles-là, nous les avons bel et bien vues et senties. Quelques-unes nous ont véritablement terrifiés. Je pourrais en citer une poignée qui ont visé tout particulièrement chacun de vos enfants, ou ces moments où nous nous sommes (comme) retournés contre vous et sommes devenus nous-mêmes vos épreuves – si cela a un sens.
Il est facile de perdre son sang-froid et de s’irriter lorsque le trouble survient ; pourtant je n’ai jamais été témoin d’un seul moment où vous vous seriez dressés l’un contre l’autre dans la colère, et jamais rien n’a dégénéré en éclats de voix ni en violence. N’y a-t-il pas eu de désaccords ? J’en suis certain, et en grand nombre ; mais vous nous avez montré que la meilleure façon de les traverser est une attitude de respect et d’amour. N’y a-t-il pas eu de moments où vous vous êtes mutuellement agacés ? En tout cas je n’ai jamais vu de tel….Mais j’en suis sûr, il y en eut beaucoup, et vous nous avez ainsi montré (et prouvé) que la vraie grandeur se manifeste lorsqu’on est maître de son propre esprit, plutôt que dans la capacité de prendre une ville (Pr 16.32). Vous savez comme certains trouvent tout naturel de rouler des années sans jamais se soucier de l’état mécanique de leur voiture ; ceux dont le véhicule est capricieux, eux, ne prennent pas la chose à la légère ! Ainsi vois-je votre mariage, et puissent mes enfants connaître eux aussi cette liberté-là. C’est pourquoi, du fond du cœur, je vous remercie d’avoir fait tout ce qui était en votre pouvoir pour préserver ce lien sacré. Car nous, vos enfants, avons eu le temps d’y glaner des leçons inestimables qui, je l’espère, nous survivront à nous aussi.
La beauté de ce mariage n’a pas brillé seulement dans les ténèbres, la peine et la tourmente. Le ciel ne se renfrogne pas toujours. Il vient un moment où une brise légère descend, apportant le repos et balayant les frayeurs récentes. Nous avons vécu de tels temps avec vous : quand un effort porte enfin ses fruits ; quand les choses suivent leur cours sans heurt et deviennent faciles ; ou quand quelque grâce, par la providence divine, est répandue en abondance sur notre famille. Des moments de joie et de bonheur, des étapes à célébrer, des réussites accomplies et des miracles opérés. Que rendrons-nous au Seigneur pour toutes ses bénédictions et pour tous ses bienfaits ?
C’étaient là les moments calmes, quand la mer était tranquille ; les moments où vous pouviez, pour ainsi dire, tenir la barre. Je rends grâce parce que ce sont des moments où vous n’avez pas choisi de vous endormir au gouvernail. À mon sens, ce temps-là est tout aussi important et tout aussi déterminant que les autres, les plus dramatiques. Laisser son navire dériver au caprice de la mer ne mène (presque) jamais à bon port. Pour tous ces moments où vous avez fait le choix délibéré d’être présents pour vos enfants et attentifs à ce que nous devenions, où vous avez pris soin de cultiver le jardin autour de nous en veillant à ce qu’aucun serpent n’y rôde : voilà ce dont je vous suis reconnaissant. Il faut, comme parents, demeurer vigilants, car c’est précisément dans les temps paisibles que les prédateurs sont à l’affût. Il faut être sur ses gardes et prêt à défendre. Tant que nous étions encore jeunes surtout, et parce que vous nous aimiez, vous n’avez pas épargné la verge lorsqu’elle s’imposait ; il nous en aurait coûté bien davantage. Vous avez discerné avec sagesse qu’une folie durable fait plus mal que le joug momentané de la discipline. Les avis divergent sur ce sujet et il est facile de s’y tromper (car chaque enfant est unique), mais je suis reconnaissant que vous ayez préféré risquer l’erreur et vous y tenir sans faillir, plutôt que de commettre la bien plus grande erreur de ne rien faire du tout.
Un bon berger ne se contente pas d’éloigner les loups : il conduit aussi vers de verts pâturages. Il y a un appel plus haut, qui consiste à enseigner et à transmettre la vertu à ses enfants, car il ne suffit pas de ne pas prendre le mauvais chemin : il faut être assez à l’écoute pour mener les cœurs et les esprits dans la bonne direction. Ce n’est pas chose aisée, c’est coûteux et laborieux, et il faut arpenter les collines à la recherche de ces pâturages. Cela va au-delà de la simple transmission d’un savoir : il s’agit de cultiver l’amour de ce qui est vrai, excellent et digne d’honneur. Par votre influence bienveillante, et par la grâce de Dieu, nous sommes tous venus à connaître Celui qui est le chemin, la vérité et la vie. Qu’y a-t-il de plus excellent que de conduire ses enfants à la source de toute joie ? Quel plus grand héritage que de voir les siens hériter la vie éternelle ? En cela, Dieu vous a donné du succès ; et pour cela, poussez des cris de joie ! Même si c’est là un don de Dieu (car beaucoup ne l’ont pas reçu, non faute de désir ou d’effort), sa grâce envers vous n’a certainement pas été vaine. Nous vous avons vus prier et chanter de joie au Dieu de votre salut, et cela n’a assurément pas été sans effet sur nous, car nous avons appris, en vous imitant, à prier et à chanter de joie. Et quelle dette éternelle !
Aussi vous écris-je ceci pour vous encourager (puisque tel est le nom que vous m’avez donné) : tous vos efforts n’ont pas été vains. En vérité, rien, dans le Seigneur, aucune œuvre bonne n’est jamais vaine – même lorsqu’il semble parfois qu’elle le soit. Vos sacrifices, votre amour, votre patience, votre endurance, votre persévérance ; tout est vu, et tout nous profitera au-delà de ce que vous pouvez mesurer. « Que vos œuvres vous louent aux portes de la ville » et puissiez-vous « rire en pensant à l’avenir » (Pr 31). Nous vous aimons et nous vous sommes reconnaissants de tout ce que vous avez fait et de tout ce que vous avez été pour nous, et nous voulons nous réjouir avec vous aujourd’hui. Puissiez-vous, chers parents, vivre assez longtemps pour en voir bien d’autres encore et être, comme le dirait votre psaume préféré, « rassasiés » de jours dans votre vieillesse (Ps 91).
Votre fils qui vous aime,
Remesha


